Visages de Pierre et de Brique

Une odyssée à travers le temps

Observer de près les façades de Valenciennes, c'est lire la biographie mouvementée de la ville elle-même. Maintes fois assiégée, démantelée, incendiée et réinventée, son paysage de rue s'est transformé en un fascinant puzzle chronologique.

Plutôt que d'arborer un style unique et uniforme, les façades résidentielles et commerciales de la cité composent une chronologie complexe. Voici le guide historique détaillé des façades valenciennoises, révélant leurs éléments structurels signatures et les grands maîtres d'œuvre qui en ont dessiné les plans.

1. Les fondations médiévales (XIIe – XVe siècles)

Avant l'ère des architectes renommés, ce sont les ingénieurs militaires et les maîtres maçons qui dictent le profil lourd et fortifié de la cité.

Les maîtres d'œuvre

La construction est alors supervisée par les maîtres maçons des corporations locales (maîtres de l'œuvre) et les planificateurs militaires au service des comtes de Hainaut.

Style structurel et matériaux

  • L'architecture civile : Elle est dominée par des maisons à pans de bois de plusieurs étages, caractérisées par un encorbellement prononcé. Les étages supérieurs s'avancent au-dessus de la rue pour maximiser l'espace habitable tout en éloignant les eaux de pluie des poutres de fondation.

  • L'influence bourguignonne : Dès le XVe siècle, les bâtiments civils de prestige commencent à mêler les encadrements en pierre à un remplissage en briques rouges, arborant de lourds linteaux décoratifs en pierre et des arcs gothiques monumentaux.

Chefs-d'œuvre préservés

  • La Tour de la Dodenne : Une porte d'eau médiévale fortifiée, conçue pour réguler l'entrée des eaux de la Rhônelle.

  • La Maison du Prévôt Notre-Dame (Place du 8 Mai 1945) : L'une des rarissimes demeures privées du XVe siècle encore debout, illustrant à la perfection la transition entre le pan de bois et l'architecture gothique bourguignonne en pierre et brique.

2. Les racines régionales : Renaissance flamande et classicisme français (XVIIe – XVIIIe siècles)

Une transition formelle s'opère : des corporations de métiers locaux, on passe au prestige académique ; des maçonneries de briques sculptées, on évolue vers la pierre de taille lisse et aristocratique.

Les maîtres d'œuvre

  • Sébastien Le Prestre de Vauban (fin du XVIIe siècle) : Le légendaire ingénieur militaire du Roi-Soleil rase des pans entiers des vieux remparts médiévale pour installer une gigantesque citadelle géométrique en étoile, qui figera les frontières géographiques de la ville pendant deux siècles.

  • Les maîtres de l'Académie (fin du XVIIIe siècle) : Des architectes formés à la toute nouvelle Académie de Peinture et de Sculpture de la ville (fondée en 1782) commencent à remplacer les habitations rustiques par un urbanisme hautement ordonné.

Style structurel et matériaux

  • La Renaissance flamande : Présentes dans les îlots les plus anciens du centre-ville, ces façades se reconnaissent à leur style régional en « lards » (ou bandes de lard) — des assises horizontales de calcaire blanc qui alternent avec la brique rouge foncé. Les façades sont couronnées par de somptueux pignons à redents (ou pignons en gradins), des fenêtres à petits carreaux et des sculptures sur pierre complexes autour des portes.

  • Le classicisme français : Après la conquête et le rattachement de la ville à la France par Louis XIV, le paysage de rue change radicalement au profit de la pierre de taille blanche et lisse. Les façades abandonnent les pignons à gradins pour adopter une symétrie verticale stricte, de grandes fenêtres à la française, des toitures plates et des balcons en fer forgé ouvragé.

Chefs-d'œuvre préservés

  • L'Hôtel Pas de Beaulieu (actuelle Sous-Préfecture) : Construit entre 1741 et 1746 par les moines bénédictins d'Hasnon, il affiche une symétrie classique parfaite autour d'une grande cour d'honneur.

  • Les façades de la Place du Neuf-Bourg : Un parfait exemple d'alignement de maisons de ville du XVIIIe siècle, au style classique français et aux toits plats.

3. Les grands boulevards éclectiques (1890 – 1914)

Le démantèlement des fortifications donne naissance à une ère de luxe industriel débridé, orchestrée par la plus illustre dynastie académique de la ville.

Les maîtres d'œuvre

  • Casimir Pétiaux : Architecte municipal du XIXe siècle qui pose les bases structurelles des grandes institutions éducatives de la ville en pleine expansion.

  • La dynastie Dusart (Paul Dusart et sa famille) : La véritable famille royale de l'architecture valenciennoise. Paul Dusart, brillant diplômé de l'académie locale, a dessiné le visage urbain et monumental de la ville à la fin du XIXe siècle et durant la Belle Époque.

  • Jules Batigny : Célèbre pour ses créations d'inspiration historiciste haut de gamme, il reconstruit notamment la grande façade extérieure de l'Hôtel de Ville entre 1867 et 1870.

Style structurel et matériaux

Connu sous le nom d'Éclectisme et de style Beaux-Arts, ce courant privilégie l'utilisation exclusive de blocs de pierre blanche de qualité supérieure. De riches barons de l'industrie — enrichis par les mines de charbon et les aciéries locales — font appel aux meilleurs architectes pour bâtir de somptueux hôtels particuliers mêlant différents styles historiques.

  • Caractéristiques visuelles : Façades lisses en pierre de taille, lourdes toitures Mansard couvertes d'ardoise sombre, travées de fenêtres asymétriques et profonds balcons en pierre soutenus par des consoles sculptées. Les encadrements de fenêtres débordent de décors sculptés, allant d'exubérantes guirlandes florales aux célèbres mascarons (visages humains ciselés).

Où les admirer ?

Le long du Boulevard Watteau, du Boulevard Carpeaux et sur l'imposant Musée des Beaux-Arts (dessiné par Paul Dusart et inauguré en 1909).

4. La métamorphose de l'entre-deux-guerres : L'explosion Art Déco (1920 – 1930)

La reconstruction du centre commercial après la Première Guerre mondiale balaie les codes classiques au profit du cubisme, de la géométrie et du béton armé.

Les maîtres d'œuvre

  • Maxime Audhoin : Le futuriste et cubiste radical de Valenciennes. Il introduit dans la région des volumes géométriques saisissants et des expérimentations structurelles audacieuses.

  • Le duo Rabagliati & Spadacini : Architectes progressistes spécialisés dans l'utilisation du béton armé pour créer de vastes espaces inondés de lumière.

Style structurel et matériaux

On assiste à un rejet massif de la pierre sculptée au profit du béton armé, du stuc géométrique et des carreaux de céramique émaillée vibrants. Les façades se définissent par des lignes verticales rigides, des zigzags nets, des fenêtres octogonales et des panneaux de bas-reliefs stylisés ou des mosaïques miroitant à la lumière du jour.

L'astuce architecturale : Audhoin et ses contemporains rendent souvent hommage au passé médiéval disparu de la région en concevant des façades en retrait. Ils réinterprètent la silhouette traditionnelle du pignon à gradins flamand pour en faire un design géométrique épuré typique des années 1930.

Où les admirer ?

Partout dans le centre ville, en particulier le long de la Rue de Famars, de la Rue de la Poste et de la Rue d'Alsace-Lorraine.

Chefs-d'œuvre préservés

  • Le Palais des Ondes et le Cinéma Palace (1927, construits pour M. Bertolotti) : Exemples majeurs d'architecture commerciale dédiée au divertissement.

  • La Villa du Docteur Gugelot (1926) et la Villa Le Pompéion : De remarquables manifestes de l'Art Déco résidentiel.

5. Le modernisme régional d'après-guerre (1940 – 1950)

Confrontée à un centre-ville entièrement réduit en cendres par le terrible incendie de 1940, une équipe de maîtres d'œuvre nommés par l'État repense intégralement le cœur de la cité.

Les maîtres d'œuvre

  • Albert Laprade : Architecte en chef de la Reconstruction nommé par l'État. Traditionaliste dans l'âme, Laprade se bat pour conserver les formes régionales, les hautes toitures en ardoise et les alignements historiques.

  • Jean Vergnaud : Le partenaire brillant et résolument moderne de Laprade. Vergnaud pousse pour des lignes épurées et fonctionnelles, des structures géométriques en béton et de grands espaces ouverts.

  • Maurice Vandenbeusch : Le superviseur de la coordination régionale qui gère l'aménagement pratique des zones commerciales reconstruites.

Style structurel et matériaux

Un compromis unique baptisé Modernisme régionaliste, qui flirte avec les débuts du rationalisme et du brutalisme. Les architectes abandonnent la brique rouge pour la place principale et choisissent à la place une pierre blanche uniforme et solennelle.

  • Caractéristiques visuelles : Les bâtiments sont surélevés sur de lourds piliers en béton pour former de larges galeries couvertes continues au rez-de-chaussée. Celles-ci sont surmontées d'un quadrillage parfaitement uniforme et rythmé de fenêtres carrées, presque dépourvues de décoration pour maximiser la lumière naturelle des appartements modernes situés aux étages. L'ensemble est couronné par de profonds toits en ardoise.

Où les admirer ?

Autour de la Place d'Armes et sur les grandes avenues qui y mènent directement.

Chefs-d'œuvre préservés

  • La Reconstruction de la Place d'Armes : Tout l'alignement de pierre uniforme qui encadre la place centrale.

  • La Renaissance de l'Hôtel de Ville : Un tour de force où Jean Vergnaud a réussi à intégrer la façade en pierre du XIXe siècle rescapée de Jules Batigny en y adossant harmonieusement, juste derrière, un complexe administratif moderne en béton.

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